SCOTOMES PARTAGES ET VIES PARALLÈLES
Sophie CAPUS

Deux humains gravement handicapés vivent ensemble. Lui subissant les séquelles de son abandon à la naissance. Elle en quête d'une féminité interdite, victime d'un cancer incontrôlable.
Deux trajets de vie qui se sont imbriqués sans forcément se rencontrer.

La pratique des soins palliatifs a pris une dimension institutionnelle qui occulte trop souvent le travail effectué au sein de la population.
A quelles situations sommes-nous confrontés maintenant ? Sous quelles formes la pratiquons-nous ? Un regard distancié s'impose.
Par ailleurs le caractère « palliatif » se limite-t-il aux affections malignes ? Il y a de l'inguérissable, sous différentes formes, qui ne mène pas directement à l'issue fatale.
Le séminaire étudiera tous les désordres physiques ou psychiques auxquels nous tentons de pallier sans en être toujours conscients.
Comment préserver la spécificité de ce travail dont la guérison n'est pas le premier but et où la relation de personne à personne joue un rôle essentiel ?
Soins palliatifs... Soins Symptomatiques... Soins qui visent le confort... Soins qui pallient à quelques choses..... Soins actifs délivrés dans une approche globale.
Je suis bien au cœur de mon métier. Mais que cela reste difficile, sans doute un lien encore trop important avec le sentiment d'un échec et d'une impuissance.

Je le connais depuis novembre 2005.
Il est venu me voir le 17 février dernier. Il avait mal dans la poitrine, sur le thorax, devant, du coté droit... La douleur est banale, provoquée par le mouvement du bras et réveillée par la palpation du gril costal. mais il n'est pas très bien. Comme tous les ans à cette période me dit-il.
C'est la période anniversaire de la naissance de sa femme. .. le 15 février...
Il a le sentiment qu'elle ne sait pas se soigner, qu'elle ne prenait pas soin d'elle. II se regarde comme un lâche, il ne l'a pas poussé... II dit qu'il a sombré...
Sa femme est décédée en juillet 2011 à l'âge de 52 ans des suites d'une double récidive d'un cancer du sein avec extension locorégionale à toute la paroi thoracique.
Ces quelques mots échangés au moment de la consultation pour renouvellement de son traitement fait ressurgir de ma mémoire des souvenirs désagréables. En premier lieu le sentiment de ne pas avoir été suffisamment attentive à cette femme, au début de notre relation de soins.
Revenons en arrière.
J'ai d'abord fait sa connaissance à elle. Puis ce fut lui, à sa demande à elle. Je rencontre Mme pour la première fois en septembre 2004. Elle souffre de douleurs abdominales algues. Un passage aux urgences a donné lieu à un contrôle échographique pelvien qui montre un kyste ovarien gauche et un fibrome utérin. Dans ses antécédents je note un cancer du sein gauche en 2002 traité par tumorectomie et radiothérapie sur le champ opératoire et le creux axillaire gauche.
Elle a 43 ans.. Elle ne me parle pas de chimiothérapie. Elle me dit être suivie par l'hôpital. Je vais à l'époque me contenter de ses informations. J'apprendrai quelques années plus tard en 2008, qu'elle n'avait pas donné suite à la prise en charge initiale chirurgicale. La radiothérapie, La chimiothérapie complémentaire et l'hormonothérapie qui avaient été programmée, n'ont donc pas été réalisée.
2ême consultation en Août 2005.
Elle est fatiguée, dort mal. Elle évoque la prochaine consultation de suivi à l'hôpital. Elle est surtout préoccupée par la situation de son mari. II est cloîtré à son domicile, ne sort plus de l'appartement. Il ne voit personne, ne se fait pas suivre. Il ne travaille plus depuis février 2002. Il a abandonné son poste de travail de serrurier à la Ville. Il existe des difficultés financières. Elle craque.
Elle me demandera d'aller le voir à domicile.
Je fais connaissance de Mr en Octobre 2005 à son domicile. Il a alors 49ans.
En 2005, 2006, 2007 II va y avoir une répartition des rôles entre ma remplaçante et moi. Mme B consulte presque exclusivement ma remplaçante, aujourd'hui mon associée et je vais prendre en charge Monsieur.
Mme B consulte à de nombreuses reprises pour de multiples symptômes, HTA, vertiges, troubles du sommeil, asthénie, troubles du comportement alimentaire avec boulimie, attaques de panique, angoisse difficultés à aller travailler...
De temps en temps elle viendra me parler des difficultés du couple avec un réel état dépressif. Elle envisage un divorce mais ne peut abandonner son mari. Elle sera en arrêts de travail à de multiples reprises. Mme B doit également faire face à la maladie de son père atteint de démence d'Alzheimer. Elle finira de s'épuiser avec le décès de son père en mai 2008.
En septembre 2008, elle consulte ma remplaçante pour douleur et rougeur du sein gauche. Elle reviendra me voir quelques jours plus tard avec les résultats des examens. J'ai le souvenir d'avoir vu, un sein chaud rouge douloureux extrêmement inflammatoire.
Je me rappelle avoir été stupéfaite. Rapidement le contact avec le service d'oncologie est pris. Je découvre qu'il n'y a aucun suivi depuis novembre 2002 et que le programme de traitement complémentaire à la chirurgie initiale n'a pas été réalisé.
Le diagnostic de rechute est vite posé avec une masse de 6 cm sur 8, une mastite carcinomateuse et la présence d'adénopathies sus claviculaires.
Vont s’enchaîner, 6 cures de chimiothérapie, mastectomie totale gauche en avril 2009, Hormonothérapie et radiothérapie pendant l'été 2009
La rechute de la maladie de sa femme va modifier le comportement de son mari. Source de difficultés et de souffrance pendant de nombreuses années pour elle, Il sera plus présent, plus attentif. Les rôles vont un peu s'inverser. La rechute joue le rôle d'électrochoc, il va tenter de prendre soin d'elle.
Il va l'accompagner en consultations. Il reprendra pour quelques temps un travail. II lui offrira de partir en week-end. Elle reprendra un peu le sourire.
Ce sera d'assez courte durée. Le sentiment de solitude va rapidement se réinstaller. Les difficultés financières vont se majorer. En septembre 2009 Je ferai un certificat médical pour éviter l'expulsion de logement HLM.
Je la vois régulièrement en consultation.
Elle souffre de névralgies cervico-brachiales du membre supérieur gauche intenses. Je suis inquiète. Elle tarde toujours à faire les examens de contrôle demandés. Je n'ai pas de diagnostic précis. Les traitements symptomatiques à visée antalgiques sont peu efficaces. Je sollicite l'avis de l'oncologue. S'agit il d'atteintes post radiques ?
En février 2010, Je l'accompagne dans son souhait de reprendre le travail en mi-temps thérapeutique. Cela sera refusé par le médecin du travail. Elle s'épuise de nouveau. Son mari est de nouveau en phase maniaque. Elle est sur le qui vive. Le bilan étiologique de cette névralgie est négatif. EMG, IRM cervicale.
Courte accalmie pendant l'été 2010.
Les douleurs névralgiques auraient pour origine l’œdème post curage ganglionnaire. Pour la première fois, ils consultent tous les deux au CMP en thérapie de couple avec un RDV toutes les 3 semaines.
A l'automne, apparition d'une cellulite en regard du sein droit. Le petscann confirme l'existence d'une atteinte ganglionnaire multifocale, hypermétabolique avec épanchement pleural et quelques lésions osseuses. Nouvelle chimiothérapie apparition brutale en janvier 2011 d'une lymphangite diffuse du sein droit, une extension vers le coté gauche et l'apparition d'un œdème du cou. Elle est très inquiète. Il existe 3 nodules métastatiques sous cutanés au niveau du creux sus claviculaire gauche. Je rédige avec elle un courrier au l'oncologue.
Cher confrère,
Vous allez revoir demain Mme B.
Elle est venue consulter ce jour très inquiète des mots « Soins palliatifs » évoqués récemment. Avec le nouveau protocole débuté le 28 février le sein droit est nettement moins lourd moins inflammatoire et moins douloureux. Je l'incite à parler de tout ça avec Elle me semble bien consciente cependant que ce traitement ne la guérira pas de sa maladie
En vous remerciant de votre avis
Confraternellement.
02/2011 Nouveau protocole de chimiothérapie cette fois-ci tous les 15 jours. Mais Le terme de soins palliatifs a été prononcé
On poursuit le traitement jusqu'en avril 2011.
Mai 2011 : Cure de chimiothérapie reportée. Elle n'aura plus lieu. Ablation du KT central suite infection. Aggravation de la symptomatologie avec sensation d'étouffement, extension métastatique locorégionale à l'ensemble de la paroi thoracique supérieure. Lésions suintantes.
Je la vois en urgence à domicile, je lui parle du réseau de soins palliatifs avec lequel j'ai des liens privilégiés.
Quelques jours plus tard, elle me demande une prise en charge par le réseau de soins palliatifs pour un soutien psychologique.
Une visite conjointe avec l'infirmière coordinatrice du réseau a lieu à son domicile. Les visites seront l'occasion de parler de son mari et de son évitement, de son sentiment de grande solitude, des difficultés à parler avec sa fille.
« Alain s'en tirera sans problème. Il retombera sur ses pieds... Je n'ai pas mérité tout cela »
Le 13 juillet 2011 elle accepte l'hospitalisation pour état d'occlusion.
Elle décèdera le 26 juillet 2011.
Soins palliatifs pour elle certainement. Soins palliatifs pour lui sans aucun doute.
Couple palliatif, relation de couple qui pallie à quelque chose pour elle comme pour lui, à n'en pas douter.
Sophie CAPUS
Annexes
Mr B . né en 1956
Diagnostic psychiatrique : Maladie Bipolaire ou hystérie masculine., Alterne phases adynamiques avec isolement chez lui et phases d'hyperactivité. Vélo Roller, copains....
Difficultés dans la prise des traitements++ A fini par se stabiliser sous Teralithe 400 3 :j.
Suivi pour diabète avec grande inconstance dans la prise du traitement.
Peut prendre et perdre 10 kgs en 3/4 mois.
Est un enfant d'une relation adultère. Son père est décédé avant sa naissance, à 6 mois de grossesse d'un éclat d'obus en Algérie.
Métisse. Père martiniquais. Est allé pour la première fois en Martinique en mai 2008 seul, sa femme venait de perdre son propre père.
Est en foyer jusque l'âge de 13 ans ou il décide de dire à sa mère qu'il veut vivre avec elle.
Enfant agité violent.
Le couple se rencontre du couple alors qu'elle avait 22ans dans un bal.
Rapidement ils vivent ensemble, 6 mois après leur rencontre. Le 1 er enfant naitra 2 ans après.
Ils se sont mariés tardivement en 1993, à sa demande à lui. Son Insistance a eu raison d'elle, elle a fini par céder.
Est la dernière de 3 filles.

LA DISCUSSION

La patiente a-t-elle donné les raisons pour lesquelles elle n'avait pas fait pratiquer les thérapies après son premier cancer ? Sophie C. évoque son suivi de départ partagé entre elle, une collègue et une interne ; ce n'est qu'après une longue période de rencontres irrégulières qu'elle a pu entrer dans l'histoire de Mme B.
La discussion va éclairer peu à peu la complexité de cette histoire. La patiente est la troisième fille de parents qu'on imagine peu affectifs ou peu présents, ce qui contraste avec l'extrême sentiment de responsabilité qu'elle exprime à leur sujet. Elle a accompagné son père souffrant d'Alzheimer jusqu'à son décès, elle semblait se vivre comme très proche de lui. Elle s'est dite culpabilisée d'être malade. La relation avec sa mère est fantasmée par les participants comme distante, au moins en ce qui concerne cette dernière.
L'auteur décrit sa patiente comme négligée, « comme s'il fallait faire un effort pour s'intéresser à ce corps-là » ; Elle est un peu masculine, les échanges proposeront, « comme si elle n'avait pas le droit d'exister en tant que femme. »
Le mari de Mme B. est connu de l'auteure, elle l'a rencontré quelques temps après son épouse et elle tout continue à le suivre. Ce bel homme, fils adultérin d'une bretonne et d'un martiniquais a vécu dès sa naissance en institution. Il n'a pas connu son père, décédé quand sa mère était enceinte de six mois, il n'a retrouvé une famille qu'à l'âge de 13-14 ans. Il est bipolaire, alternant les périodes de débordement et les enfermements à domicile pendant des mois.
La patiente a parlé de divorce mais « il ne l'a pas entendue ». En réalité elle se sent tout autant impliquée dans sa relation avec lui et culpabilise si elle n'assume pas cette responsabilité. « elle a dit qu'elle était sa petite mère » (!). L'auteur ne l'imagine pas passant à l'acte et le quittant.
Tout un temps de la discussion a été consacré aux liens qu'on ne peut s'empêcher d'imaginer entre le cancer, ses récidives rapides et envahissantes, et le climat délétère de la vie de cette patiente. On l'a imaginé comme cherchant inconsciemment une reconnaissance de son existence et et de son identité féminine sans percevoir la réalité du manque affectif dans lequel elle vit depuis son arrivée au monde. L'épuisement de ses défenses, de ses capacités immunitaires ne surprend pas les participants.
Ceux-ci vont aussi s'interroger longuement sur la réponse à donner à la question posée d'emblée : quel sens donner à l'évitement des thérapies complémentaires après l'intervention pour son cancer initial ? Fuite, déni ou croyance protectrice dans une guérison assurée ? lors des rechutes son attitude sera différente, elle fera part à l'auteure de ses craintes « qu'on arrête tout ».
Tout cela a débouché sur un questionnement théorique essentiel : quelle distinction faisons-nous entre le curatif et le palliatif ? N'y-a-il pas une confusion dans notre esprit, liée à la prise en charge peu à peu codifiée de « la fin de vie ». L'accompagnement d'un patient atteint d'un cancer au long des années dans la gestion d'un transfert protecteur ne peut-il pas être envisagé comme une démarche curative ?

ÉLÉMENTS THEORIQUES
NEGLIGENCE
Cette patiente se présente d'une telle façon qu'on n'a pas envie de s'occuper d'elle. Cette négligence est un signal-symptôme qu'il convient de repérer, pouvant cacher une mésestime de soi liée à une indifférence voire une maltraitance de l'entourage initial. Les patients rejouent alors inlassablement mais involontairement ce manque d'attention, allant même, comme cette patiente jusqu'à donner aux autres ce qu'ils aimeraient recevoir, parfois jusqu'à l'épuisement comme ici, et la maladie grave qui en découle. N'oublions pas que la patiente a un prénom mixte qui traduit peut être le désir des parents d'avoir un fils et leur difficulté à investir vraiment leur 3e fille.
Nous nous interrogerons plusieurs fois sur les conditions de la naissance de la patiente, d'autant que le mari fait ses douleurs thoraciques à la date anniversaire de la naissance de sa femme et non pas comme on aurait pu s'y attendre à la date de sa mort.

Notre auteure semble avoir été entraînée dans cette négligence. Le récit nous apprend peu de choses de l'enfance de la patiente, alors que l'histoire de monsieur est assez précise, comme une explication à cette dégradation progressive de madame et comme pour le disculper de son attitude délétère pour la santé de celle ci. « Soins palliatifs pour lui sans aucun doute » nous dit l'auteur. Pourtant sa femme ne doutait pas « qu'il s'en sortirait et retomberait sur ses pieds. », ce qui nous est confirmé dans la discussion: « depuis qu'elle est décédée, il va bien », avec un stabilisateur de l'humeur. Mais pourquoi ne le prenait-il pas du vivant de sa femme ?

INTERROGER LA CHRONOLOGIE
Le premier cancer arrive en 2002, alors que le fils aîné à 18 ans. Les enfants sont donc en partance. La fonction maternelle est en jeu dans les atteintes du sein, selon certains : « elle n'a plus la possibilité de remplir sa fonction maternelle comme elle l'entend ». Cette période est aussi celle où son mari arrête de travailler. Le décès de sa mère ne semble pas avoir favorisé de rechute. En 2005, elle évoque la consultation de suivi de son cancer mais y renonce, étant « surtout préoccupée par la situation de son mari » cloîtré à la maison, avec des problèmes financiers prégnants. Elle rechute en 2008, l'année du décès de son père mais aussi moment où son mari part seul en Martinique sur les traces de son propre père. Entre fonction maternelle en berne, problèmes financiers, sentiment de responsabilité vis-à-vis du mari, deuils et sentiment de solitude cela fait beaucoup de facteur de risque.

L'IDEE DU PALLIATIF BLOQUERAIT NOTRE CREATIVITE L'accompagnement de ce couple semble avoir été guidé par l'idée que ce couple pathologique ne pouvait pas sortir des rails dans lesquels il était engagé. Notre auteur nous dit avoir longtemps focalisé son attention sur ce bel homme bipolaire. Elle semble avoir utilisé son empathie à aider cette femme à supporter son mari plus qu'à l'aider à s'autoriser à sortir de ce rôle de « petite mère » envers lui.

L'idée qu'on ne peut pas abandonner l'autre qui a une maladie grave est évidemment partagée par la plupart d'entre nous, en tant qu'être humain solidaire. Néanmoins, une de nos fonctions thérapeutiques serait peut être de dépasser cette approche morale pour aider les patients à comprendre ce qui les fait agir, supporter l'insupportable, repérer les enjeux de la relation, les interdits et la culpabilité. Bien sur, il est une autre résonance qui nous fait soutenir les couples plutôt que flatter leur éclatement, celle qui fait écho à notre désir d'enfant que les parents forment un couple stable pour nous garantir la sécurité affective.
ACP


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