PIERRE ET LE CRABE
Benoît RAYNAL

Cet homme et son médecin respectent le contrat tacite conclut entre eux. L'acceptation d'un suivi attentif et proche est balancée par le strict respect des volontés du patient.
Ce dernier va ainsi refuser une intervention dont il fantasme qu'elle pourrait lui ôter la vie. Les conséquences ne s'en montreront pas forcément négatives.

Tout a commencé avec Nenette.
Nenette c'est 50 kg de pure bonté. Je la découvre en prenant la suite de mon confrère partant à la retraite. Elle est contente de voir arriver un petit jeune pour continuer à venir la voir. Elle avait l'habitude de voir passer mon prédécesseur tous les quinze jours, nous allons continuer comme cela pendant plusieurs années
Il passait le lundi en début d'après-midi, je passerai donc en début d'après-midi, le lundi. Elle découvre mon goût pour le café et instaure le rite de me préparer une petite tasse pour chacune de mes visites. C'est au cours de ce long suivi que je vais rencontrer plusieurs fois sa fille. Elle ressemble à sa mère en plus grande. Elle est mariée avec un monsieur que je sais reconnaître dans la rue et que je vois fréquenter assidûment les cafés locaux. Pierre n'est jamais saoul. Il consomme trop. C'est tout. De ce couple à l'époque, je sais qu'ils sont suivi par un confrère du village d'à côté. Nenette me quittera de sa belle mort en 1995. Son insuffisance cardiaque ayant eut raison de sa résistance et de sa bonne humeur.
Pierre que je croisais dans mon village m'a appelé une fois ou l'autre en dépannage quand son médecin est absent. II ne boit pas me dit-il, quand je l'interroge sur sa consommation. C'est d'ailleurs parce qu'il ne boit pas et que mon confrère ne le croit pas qu'il va débarquer dans mon bureau. Il en a assez de se faire sonner les cloches. Nous sommes en 2001
Ces premières années vont tourner autour de ce problème de déni de l'alcool, de sa dépression, de ses pertes de mémoire de plus en plus nombreuses, et de sa cirrhose.
Il est vu par de nombreux confrères. C'est le gastro-enterologue qui lui serine la nécessité de se sevrer. C'est le dermatologue qui fait tinter le mot désagréable du cancer de la peau, heureusement simple basocellulaire. C'est l'ORL qui va surveiller sa dysphonie. C'est le neurologue qui dans un vrai contrepoint avec les gastro, va venir parler de neuropathie, de parkinson, d'encéphalopathie. Il y aura même un petit intermède avec l'urologue autour de sa prostate.
En 2004, il est presque grabataire et nécessite l'intervention du service de soins pour la toilette. Son tonus musculaire est mauvais et les déplacements en déambulateur difficiles. C'est moi qui introduirais le lit médicalisé, le fauteuil roulant, le lève-malade et le penilex. Le kiné trouvera sa place dans notre orchestration, ainsi que les infirmières.
Pendant deux ans nous allons jouer cet adagio, où chacun joue sa partition dans un bel ensemble, à peine rythmé par les baso-cellulaires qu'il faut retirer. Le premier couac viendra de la radio des poumons qui chante : « image nodulaire d'environ 40 mm de grand axe du segment apico-ventral du lobe supérieur gauche qu'il convient de confronter à un bilan scanographique et endoscopique... »
C'est par un prestissimo affanato que nous avons continué jusqu'à ce que le pneumologue fasse résonner comme un coup de gong : « La radiographie pulmonaire et le scanner thoracique que tu as fait pratiquer ont montré comme tu le sais une lésion manifestement tumorale lobaire supérieure gauche qui va nécessiter le bilan habituel... »
D'examens en staff, et de complément d'explorations en nouveau staff, on lui annonce la bonne nouvelle : il a un cancer mais opérable. C'est une véritable rupture de tonalité que va faire Pierre.
Le crabe, il en connaît la chanson. Son voisin qui avait eu la même bonne nouvelle, en était mort en à peine trois jours après une chirurgie parfaitement réussie, lui qui n'était entré à l'hôpital que parce que j'avais passé contrat avec lui pour une simple biopsie.
Dans les violons du staff onco, il est le basson qui contredit l'orchestre. Pierre va refuser la partition qu'on lui propose pour jouer en solo sa propre musique. Son foie est en rade et son cerveau se ralentit de plus en plus quand il ne joue pas les pauses. Son épouse va venir jouer en duo en l'accompagnant. Cela donnera lieu à une dernier staff qui conclut par un joli commentaire a cappella : « refus du traitement chirurgical malgré la consultation avec le chirurgien et après discussion avec son médecin traitant. »
C'est vrai que je me sens un peu responsable de la décision, puisque je ne l'ai pas encouragé à jouer cette mélodie, malgré les sirènes qui nous chantaient le bien fondée de l'attitude interventionniste.
Le tempo va changer. L'orchestre de tous les confrères disparaît de la scène. II ne reste que Pierre, sa femme et moi. Notre petit trio va composer au jour le jour une petite musique de chambre. D'un commun accord nos répétitions se feront le lundi matin, sans le café mais avec de temps à autre une petite douceur faite par madame.
Pierre sait que probablement, il ne verra pas ses 80 ans, mais ce mois de mai 2006 est une symphonie de gazouillement d'oiseaux et il semble paisible. Nous nous ajustons, en fonction de ses besoins. Nous augmentons les passages pour l'aider. Les semaines et les mois passent. Son état reste stable.
Fin 2006, son état s'aggrave doucement. Une tumeur cutanée est apparu sur le tempe droite. Comme pour le poumon, Pierre préfère éviter la chirurgie. Je lui fais quelques séances de cryothérapie et demande l'aide du réseau de soins palliatifs pour aider son épouse qui commence à fatiguer.
Noël arrive, et Pierre se sent mieux. Devant ce statu quo d'un état stable le réseau cessera de venir en janvier 2007. La ligne mélodique de cette période, évoque ces ritournelles répétitives. Nous gérons tous les petits accidents de parcours, des fasciculations, un fécalome, une fatigue qui se majore, et puis la tumeur de la tempe.
De lundi en lundi, le temps passe. Nous fêtons le premier anniversaire de l'annonce. Sans être un alleluia, nous sommes loin du lacrimosa. Pierre a maintenant 80 ans, et commence à se lever plus souvent. Cela me permet de faire la cryothérapie de sa tempe dans la salle, alors qu'il est assis sur une chaise. Elle revient souvent, cette cryothérapie, parfois douloureuse, mais qui peine de plus en plus à contrôler la tumeur.
2008 va être marqué par l'évolution de son baso-cellulaire de la tempe. En Pierre, résonne toujours la sombre musique des oncologues. Ce n'est pas la peine d'aller se faire opérer pour le temps qui lui reste.
En fin d'année j'introduis une chimio locale à base de methotrexate local. Et de lundi en lundi, je gère, les petits et gros accidents de parcours, chute, érésipèle, douleurs, confusion, cruralgie, diarrhées ou constipation et bien sûr les traitements du parkinson ou de la cirrhose.
Avec la complicité du fils qui emmènera le prélèvement au labo, une biopsie de la tumeur: point de baso, mais un spino dans sa variante à cellules claires.
2009 commence bien. La tumeur régresse partiellement. Pierre est content. Et de lundi en lundi... mais vous connaissez déjà la chanson.
En reprenant l'observation, j'ai isolé les courriers.
Entre 2002, année de notre rencontre et 2006, moment de son refus, j'ai reçu 49 courriers le concernant.
Entre 2006 et 2011, il y en a 4. Mais peut-on compter les missives de la CPAM comme des courriers ?
2011 marque un tournant. Pierre ne croit plus à son cancer du poumon. II a 84 ans et ses neurones ont reprit une activité normale pour son âge. Il reste très fatigable, bouge peu, mais on est loin du presque grabataire de 2006.
Début 2011, il profite, si je peux dire, de mes vacances pour faire un stage hospitalier pour ischémie mésentérique. C'est à cette occasion que nous découvrirons son anémie.
Il aura même une scintigraphie normale en dehors des tassements vertébraux. Fin 2011, comme de nouveaux instrumentistes se sont fait entendre, je fais une lettre pour le chirurgien qui le débarrassera de son encombrante tumeur temporale.
Mi 2012, un scanner abdomino-pelvien ne parlera même plus de cirrhose.
Et c'est en 2013 que nous ferons le diagnostic de myélodysplasie qui nécessitera et transfusions et eprex.
J'aurais même des nouvelles du nodule pulmonaire qui fait 22 mm et Pierre prudent dira au radiologue qu'il ne veut pas faire de bilan. C'est en tout cas ce que note le confrère dans son compte-rendu.
Et depuis de lundi en lundi...
PS: Pierre a 88 ans et vient d'être hospitalisé pour faire une coloscopie à la recherche d'une étiologie à sa diarrhée majeure qui lui gâche la vie. Il est tombé et s'est fracturé le péroné, ou plutôt la fibula comme disent mes stagiaires. Le confrère me parle de le garder 6 semaines. Je crois que j'ai peur pour lui.
B.R.



LA DISCUSSION

La première interrogation concerne Achille, l'ancien voisin de Pierre, dont l'histoire remonte à 15 ans auparavant, et dont toute la discussion va montrer qu'elle a impliqué profondément aussi bien le médecin que le patient.
Benoît R. en revient d'emblée à elle. Il explique qu'il avait mis plusieurs semaines à conclure un accord avec ce patient chez lequel on avait découvert une image pulmonaire suspecte très limitée. Il l'avait convaincu d'accepter l'hospitalisation pour faire une biopsie, mais à condition qu'il décide lui-même d'accepter ou non une intervention chirurgicale ( cette réserve était peut-être due à une expérience négative antérieure). Le chirurgien devant la petitesse de la lésion s'était cru autorisé, avec enthousiasme, à opérer. Trois jours d'état tout à fait satisfaisant et puis ...la mort subite.
Benoît R. commente cette issue choquante en parlant de rupture de contrat, « on l'a trahit ». Pierre à interprété cela de la même façon. Les échanges de la discussion vont montrer l'interaction de ces deux histoires cliniques.
L'auteur a pris en charge Pierre depuis une dizaine d'années. Il présentait des pathologies multiples. En dépit de la cirrhose il soutenait qu'il ne buvait pas (! ) L'encéphalopathie ne facilitait pas la relation. I1 a présenté une lésion suspecte crânienne et puis viendra le poumon...
Au début de l'évolution la prise en charge est réellement, officiellement, palliative et puis, curieusement, l'état se stabilise et même s'améliore ; le lit médicalisé est abandonné.
La relation a été d'emblée très proche, elle le restera avec ce contrat tacite mais bien posé par le patient : vous ne m'imposerez rien...
Ce seront les échanges banals, les petits faits de la vie quotidienne en parallèle avec le suivi d'une pathologie lourde et qui peut s'alourdir, le lundi rituel. En fait, le temps passe sans qu'on s'en rende compte. L'auteur évoque sa prise de conscience au bout de quelques années que, quelle que soit sa pathologie, l'état du patient s'est plutôt amélioré. Pierre ne boit plus depuis qu'il ne peut plus se déplacer, ce qui joue sans doute un rôle (!) mais la tumeur pulmonaire n'a pas bougée.
Pourtant, après une dizaine d'années de ce soin palliatif dont on souligne le rôle protecteur les choses vont peut-être changer. On a décelé un hépatocarcinome, « son alcoolisme l'a rattrapé ».
Par ailleurs, l'épouse « n'en peut plus ». Elle n'a plus la force physique nécessaire pour assurer les soins quotidiens. On avait souligné au cours de la discussion son rôle au sein du « trio du lundi matin ». Le maintien d'une relation interhumaine naturelle au long des années a joué son rôle dans ce que la psychanalyse nous a appris être un phénomène physiologique: « l'effet pare-excitation ».
Mais l'auteur redira à la fin de la discussion son inquiétude pour l'avenir...

ÉLÉMENTS THEORIQUES

Comme dans le cas précédent, la psychothérapie du généraliste se situe dans le premier espace de soutien, par la présence, la gestion des problèmes du quotidien, le lien avec les spécialistes. L'encéphalopathie initiale de Pierre ne permettait pas un travail de reconstruction de son histoire ni d'élaboration de quoi que ce soit. Ensuite, le pli était pris de ces rencontres hebdomadaires sans psychothérapie annoncée mais finalement quelque chose se passait dans cette relation à trois. C'est parfois lorsque la mort est annoncée et acceptée que la vie peut enfin être vécue. Ici l'équilibre se fait entre tumeur et patient, entre désir de vie et conduite suicidaire.

Difficile de dire ce qui revient à cette proximité de la mort et ce qui relève des soins de notre auteur, probablement vécus comme une protection paternelle face à l'autre un peu envahissante et directive, même si attachée à son mari. Certains parlent d'expérience correctrice, en référence à un éventuel père absent. D'ailleurs Pierre semble avoir choisi notre auteur comme médecin traitant, en connaissance de cause. Il a laissé le médecin qui « l'engueulait tout le temps » pour choisir celui qu'il avait vu négocier une solution thérapeutique avec sa belle mère, même s'il s'agissait d'une pompe à gasoil pour éviter des manipulations incompatibles avec l'insuffisance cardiaque de celle-ci.

L'arrêt de l'alcool a certainement été rendu possible par l'apaisement de la relation de couple auquel semble avoir contribué notre auteur: « j'essayais d'éviter que madame ait tout le pouvoir... J'expliquais à l'un et à l'autre ». L'installation de ce « trio du lundi matin » a permis de rentrer dans un cercle vertueux. Le confinement à la maison a réduit la consommation d'alcool du patient et a permis au patient de profiter de l'attention de sa femme grâce à la présence et à la médiation du médecin. Les relations de couple apaisées par un tiers masculin attentif, il y avait peut être moins de raisons de boire. La relative stabilité de la tumeur dans les années suivantes peut s'expliquer par ce changement radical de la vie de pierre, non seulement l'arrêt de l'intoxication mais aussi ce nouveau contexte affectif. Donc au-delà de la thérapie de soutien, un vrai travail du second espace a été mené. Reprendre goût à la vie relèverait du troisième espace mais nous allons y revenir.

Les arrières pensées et expériences antérieures des patients sont trop souvent négligées dans les choix thérapeutiques et nous avons nombre de fois évoqué à l'Atelier l'effet psychosomatique parfois étonnant de ces représentations plus ou moins conscientes dans l'évolution des patients. Pierre était bien persuadé qu'il allait mourir comme Achille s'il se faisait opérer, ou bien qu'il allait souffrir de la radiothérapie et de la pneumectomie évoquées, ajoutant « vu comme je suis déjà très mal, je préfère mourir tranquille. »

Mais nous aussi sommes marqués par nos expériences et notre auteur est bien décidé à ne pas se retrouver dans la situation qu'il a vécue lui aussi avec Achille. Pas question de s'exposer à une nouvelle rupture de contrat par les spécialistes. Non seulement il ne forcera pas la main à Pierre mais il le soutiendra dans son choix. Certains pourraient penser superstition, nous disons leçon retenue.

Le choix des soins palliatifs plutôt que de la chirurgie est toujours un étonnement pour le corps médical qui n'y voit qu'une perte de chance et ne prend jamais en compte les risques vitaux et de baisse de qualité de vie dus aux traitements. Ici, il aura permis à Pierre de survivre à son cancer probablement plus longtemps que s'il avait fait la chirurgie et la chimiothérapie, compte tenu du terrain physique débilité et de l'état psychologique qu'il présentait alors.

« Ces dix ans sont de bonnes années pour lui », peut être parmi les meilleures de sa vie, qu'il aurait peut être ratées s'il avait suivi le chemin balisé par la faculté « Il a existé autrement que par son image de bon vivant dans les cafés ... Vous vous êtes intéressés à lui, dans son essence même. » « La temporalité a repris, compter pour quelqu'un, l'estime de soi, même les petits détails du quotidien, çà vaut le coup de s'en occuper.» Et si finalement le trio était entré dans le troisième espace.

Mais la question se pose de savoir si quelque chose de profond en lui, parallèlement aux facteurs de risque que sont les antécédents alcool/tabac, ne favorise pas cette succession de pathologies néoplasiques, auxquelles il aura néanmoins survécu jusqu'à ses 88 ans. C'est en effet lorsque le médecin met en doute le diagnostic de cancer du poumon que les autres cancers surgissent.

Et comme souvent dans les soins palliatifs, la qualité de la fin de vie du patient est liée aux capacités de son entourage « J'ai peur pour lui car la machine hospitalière est lourde, il est fatigué et sa femme n'a plus la force de s'occuper de lui ». Notre auteur, lui, continue à aller voir le patient tous les jeudis à l'hôpital.
ACP 


Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire