Michel
TRUCHASSOU
L'âge
n'est pas toujours ce qui fait anticiper la fin de la vie.
Entre
un père aux multiples pathologies, mais qui suivit dans son âge
canonique, et un fils dont la vie est en suspens le médecin doit
gérer ses approches humaines et les aspects déroutants de sa
fonction thérapeutique.
A
l'annonce du thème de notre travail de ce jour, j'ai ressenti bien
des difficultés à me positionner en tant que généraliste. Jusqu'à
ce que je me persuade que le rôle qui nous est dévolu ne se
cantonne pas seulement à l'entourage des derniers moments et au
recueil du dernier souffle de nos infortunés patients mais également
à l'anticipation et la découverte de cette humanité qui est censée
habiter tout un chacun.
Puis
j'ai un temps songé à évoquer le manque d'air, l'étouffement,
l'horreur de l'étouffement de l'insuffisance respiratoire chronique.
Et puis la relecture de l'évocation des travaux d'EKR, m'a permis de
diriger ma réflexion et d'évoquer un cas.
LE
CAS RAYMOND : Raymond est à présent un veuf de plus de 95 ans, qui
vit seul dans un petit pavillon, quasiment autonome? Avec l'aide tout
de même, « les aides », d'une femme de ménage et de l'infirmière
qui lui suit son traitement. Depuis peu il a renoncé à son véhicule
automobile et pour cet ancien gendarme ce fut sans doute un crève
coeur.
Je
le visite rituellement tous les mois pour, d'une part, apprécier son
état de santé et d'autre part renouveler son traitement, et malgré
sa surdité prononcée, évoquer les souvenirs du temps passé. Il
exprime très régulièrement son sentiment de grand âgé (il était
le cadet d'une famille de l'Est, nombreuse de 10 enfants, dont la
plupart sont disparus, de par la guerre, l'âge ou la maladie, de
même parfois leur progéniture) II est bien conscient et le
verbalise souvent, que l'essentiel de son existence est passé, et
qu'il n'a plus qu'à attendre sa mort prochaine. Moi, Je le soigne,
je le soigne mal, car le diabète n'est pas forcément contenu dans
les chiffres conseillés par les bonnes pratiques, et le cancer de
prostate n'est pas non plus hyper surveillé (l'urologue récemment
sollicité, s'étant offusqué, ou plutôt manifestement surpris
qu'il ne lui soit pas administré des analogues LHRH). Les algies
rhumatismales arthrosiques, ne sont pas non plus exagérément
sédatées, imputées qu'elles sont aux traumatismes reçus durant sa
vie active et lors de la pratique du karaté dont il était un
champion. Mais enfin il résiste bien aux chutes fréquentes quoique
toujours angoissantes, chez cet obèse, aux prothèses de hanche
bilatérales datant de trente ans, et sans doute descellées comme le
suppute son fils.
Le
fils, lui, c'est Jean-Loup: «IRON MAN »! Comme son père, c'est
aussi un ex-champion, dans la même discipline. Plein d'allant et de
courage, tant pour aller quérir les victoires et les trophées que
pour soigner ses patients souffrants dans leurs muscles et abattis,
les soigner avec son application et persévérance de
kiné-ostéopathe. Bien sûr il est déjà sans doute âgé, ayant
largement dépassé la soixantaine et devrait ou aurait dû sûrement
« raccrocher » : « Mais vous n'êtes donc pas à la retraite ? »
comme disent les gens du commun. Mais Jean-Loup, le malheureux, n'a
pas ses annuités après tout ce temps qu'il a consacré au sport, et
ne peut aspirer à une fabuleuse retraite chapeau, qui lui
permettrait de poursuivre une vie joyeuse avec sa tendre épouse ; et
en plus, à sa décharge, il aime son métier. Pourtant au travers de
ses 120 kilo, et des tracasseries administratives de la Sécu, il a
progressivement développé une HTA que nous nous étions résolus à
traiter. Et puis il y a deux ans environ, est survenue une dysphagie
intermittente avec blocages à la déglutition. Cela à contraint à
l'examen local de ce patient floride. A la surprise du
gastroscopiste, a été découverte une sténose cardiale,
nécessitant un traitement chirurgical radical urgent. Prise en
charge curative retardée par les aléas des fêtes de fin d'année
et d'une malencontreuse et caricaturale phlébite surale. Enfin,
après deux ou trois chimiothérapies inaugurales, il a été confié
au chirurgien: les découvertes opératoires, devant l'étendue des
lésions, contraignaient à une ablation complète de l'estomac et
d'un bonne part de l’œsophage, avec montage de l'intestin à type
de coloplastie interposée en Y. Le réveil fut houleux avec
insuffisance rénale aigue sur septicémie.
Dorénavant,
les perspectives vitales et professionnelles étaient totalement
bouleversées, il fallait s'efforcer de céder la boutique au plus
tôt. Le travail avait pourtant été courageusement continué
pendant la chimio néo adjuvante préopératoire, malgré diarrhées
et malaises et même en post chirurgie dès que cela fut possible,
tout ça pour assurer le quotidien. « Les mouches avaient changé
d'âne ». L'inquiétude était là. D'autant que dans l'entourage
immédiat et peu de temps auparavant des cas assez similaires de
cette même maladie léthale étaient survenus avec des dénouements
désastreux.
Jean-Loup
avait vécu très vite les différents stades décrits par EKR : bien
sûr il y avait eu le déni qui avait retardé les prises de
décisions, puis la colère et la rage devant ce sale coup du sort,
et aussi l'abattement, l'insomnie, la dépression; enfin la décision
de lutter à travers l'acceptation des traitements éprouvants et
fastidieux. C'était sûr, il en convenait à présent, il ne vivrait
pas aussi longtemps que son père. La comparaison était sans appel.
Il me demandait souvent pour combien de temps il en avait. II n'était
pas question d'échapper à la terrible échéance et il ne fallait
sans doute pas lui en conter: Un dirigeant de sa fédération
sportive (un médecin d'ailleurs) avait été victime de cette même
maladie quelques années auparavant. Et Laurent, Laurent Fignon lui
aussi, n'avait-il pas du livrer ce terrible dernier combat avant de
succomber ?... Jean-Loup allait fouiner sur Internet et ses forums à
l’affût des dernières avancées médicales cancérologiques. Il
RESISTAIT... Un point positif était qu'il avait à présent
davantage de temps à consacrer à son entourage et en particulier à
son père qu'il couvait littéralement.
Au
moment où j'écris, Jean-Loup est toujours dans le combat : il
surmonte ses troubles digestifs chimiothérapiques et anatomiques,
arrive à conserver un poids satisfaisant.
Il
va passer le scanner de contrôle pour suivre le devenir de cette
adénopathie médiastinale qui ne lui semble pas de bon augure. Il se
fait engueuler par son père à propos de son fils de 35 ans qui n'a
toujours pas de boulot. La vie continue....
Ce
matin, Martine, qui s'est lancée à 40 ans dans l'apprentissage du
difficile métier d'infirmière est arrivée en pleurs : à son stage
à l'hôpital sa maîtresse de stage lui a reproché d'être trop
près du malade, d'avoir trop d'attachement au détriment de la
perfection dans la technique et les protocoles de soin....
Elle
m’entraîne à la réflexion: la souffrance du soignant n'est pas
un vain mot. Et je ne peux m'empêcher de compter tous ces soignants
ou même collègues de mon microcosme Limousin atteints voire décédés
de maladies graves. Nous sommes la cible et le réceptacle de
l'agressivité de ceux qui nous entourent nous sollicitent, ou nous
accablent. Nous ne pouvons réagir à ces atteintes de part notre
statut de soignants et cela nous génère stress et agressivité que
nous dirigeons inconsciemment contre nous-mêmes.
«
It appears that many patients feel deserted by their doctors at the
end. Idealy the doctor should remain the center of a team who work
together to relieve where they cannot heal, to keep the patient's own
struggle within his compass and to bring hope and consolation to the
end ». (Cicely saunders).
Michel
Truchassou
Références
-La
mort est une question vitale Elisabeth Kübler ―Ross. Albin Michel
2010
-LAURENT
Valérie FignoN & Michel Cymes. Grasset
LA
DISCUSSION
Comment
Raymond se comporte-t-il ? De quoi parle-t-il plus facilement ?
«
de tout » répond Michel T.. Avec un certain fatalisme, mais il peut
aborder tous les sujets. II parle beaucoup de son passé, il évoque
les moments difficiles ( il était très jeune en 1940 ). Il parle de
ses deux fils qui, à l'image du père se sont investis dans le judo
avec succès. Ils sont tous les deux divorcés, ils ont une
profession para-médicale également proche du sport. L'un des fils
a, d'un deuxième mariage, un fils de 35 ans, obèse, peu intégré à
la vie.
Au
cours de la discussion on évoquera « une dégringolade » au fil
des trois générations masculines . Raymond survivant à toutes ses
pathologies avec ses plus de 90 ans, un fils gravement atteint,
beaucoup plus jeune et en danger et le petit fils dont l'avenir ne
semble pas très assuré.
Les
femmes ne sont pas très présentes dans ce que rapporte l'auteur.
L'épouse de Raymond est décédée d'un lymphome. On notera que
qu'un lien s'est conservé entre la première épouse du fils et son
père ce qui va dans le sens de l'ouverture à la vie de ce dernier.
La
différence de la relation de Michel T. avec ses deux patients va se
préciser peu à peu. La relation avec Raymond qui semble plus proche
peut amener à sous-estimer le suivi somatique. On évoque le rôle
positif de ces dix années d'accompagnement, de proximité. La
relation avec le fils malade est beaucoup plus ambiguë, elle va
susciter de longs échanges.
A
quelle place se situe l'auteur ? I! s'est bien sûr posé la question
et c'est la raison pour laquelle il a cité le livre de Valérie
Fignon et Michel Cymes sur l'histoire médicale du champion cycliste
Laurent Fignon. Ce qui est ressenti par lui c'est la difficulté pour
le médecin généraliste de trouver sa place par rapport aux
oncologues et à leurs certitudes. Est-t-on co-thérapeute,
accompagnant ou spectateur ?
La
proximité nécessite de se protéger lorsqu'on entre dans la période
finale, moment où les oncologues frustrés ou culpabilisés se
lavent les mains. Pour l'auteur on n'en est pas là. Deux ans
d'évolution, le fils est dans la lutte, il accepte les traitements.
Michel
T. est-il inquiet ? Pense-t-il à la période finale ? On suggère
qu'il est pessimiste et il reconnaît que oui, mais dit-il « faut-il
anticiper ? » peut-être est-il pertinent de vivre avec le patient
sans lui poser forcément toutes les questions. En ce qui le concerne
il a jugé que ce n'étaie: pas le moment.
Ce
qui est implicite tout au long de la fin de la discussion c'est la
notion de « proximité relative », autrement dit la difficulté
d'avoir une idée claire de l'attitude thérapeutique que l'on
soutient. Est-t-on trop proche avec le risque de se sentir trop
impliqué et la nécessité de se protéger ? A-t-on clairement
conscience à laquelle on se situe tout au long de l'évolution ?
Notre
confrontation obligatoire à la mort est un exercice difficile
lorsqu'une relation transférentielle longue et positive s'est
établie avec un(e) patient(e).
ÉLÉMENTS
THEORIQUES
Accompagnement
serein ou projection anxieuse
Ce
cas nous démontre, comme dans l'histoire de B. Raynal, que le
type de relation établi dépend autant des circonstances et du
patient, que du médecin lui-même. B. Raynal avait vu arrivé le
premier cancer de Pierre, patient peu connu et quasiment grabataire
avec sérénité, mais la découverte du dernier cancer, après dix
ans de proximité, le touchait plus personnellement.
Ici,
autant M. Truchassou ressent les visites chez Raymond comme un bol
d'air, autant il appréhende l'évolution et les aléas de la
pathologie de Jean loup. D'un coté un vieux monsieur qui attend avec
calme l'inéluctabilité de la mort, avec qui on peut se pencher en
toute quiétude sur la vie passée et avec qui on peut se projeter
vers un vieillissement tranquille. De l'autre, un patient auquel
on peut s'identifier dans un sentiment d'injustice d'une fin
qui s'annonce trop précoce, probablement douloureuse, bouleversant
ses perspectives vitales et professionnelles, alors qu'il a prodigué
lui-même ses soins à tant de patients. « Jean Loup, c'est un
petit peu moi, le mec qui bosse et qui n'a plus que la mort au bout.
Il ne profitera pas de sa retraite.»
Le
diagnostic grave d'emblée chez un patient avec lequel nous n'avons
pas eu l'occasion de nous impliquer auparavant entraine des réponses
différentes selon l'âge du patient et ce qu'il représente
symboliquement pour nous.
«
Je ne sais pas ce que va être mon accompagnement, je serais très
angoissé. » Avec Jean Loup, notre auteur est confronté à la
souffrance, à la gestion d'un quotidien imprévisible et à l'image
de lui-même en miroir. Il n'est donc pas en condition optimale pour
apporter à Jean Loup ce qu'il a apporté au père, cette
disponibilité pour un retour sur soi, l'occasion de « réfléchir
et d'avoir des pensées philosophiques », « d'être
avec le patient ». Les outils de l'Atelier : « poser
des questions qui nous permettent d'être mieux avec le patient »
semblent de peu de recours dans l'approche de ce patient qui lui
ressemble trop. « A quoi bon » nous dit M. Truchassou, « il
sait qu'il a une maladie gravissime, une épée de Damoclès au
dessus de lui ».
Pourtant
quelques interrogations sur ce qui se passe dans cette famille
apparaissent. L'hypothèse d'un manque affectif se fait insistante,
le fatalisme de Raymond, plus ou moins marqué par la guerre, pouvant
cacher ou expliquer une trop grande distance. Le décès précoce de
la mère pourrait entrer dans cette vision des choses. D'ailleurs les
deux fils ont fait kiné alors que cette mère était une grande
scoliotique, mais l'autre fils est parti s'installer à l'autre bout
de la France. Notre auteur peut-il regarder Raymond avec cette
approche?
EPILOGUE Le père et le fils sont décédés tous les deux à quinze jours d'intervalle. Le fils en premier d'une complication métastatique neurologique, le père de mort subite la nuit devant sa télé.
RépondreSupprimerIN MEMORIAM